Missak Manouchian à Mélinée

Missak Manouchian à Mélinée, est la lecture de la lettre d’adieux, à son épouse, de l’un des responsables des FTP-MOI, nommés à tort le groupe Manouchian par la propagande nazie. Il est fusillé le 21 février 1944, avec vingt-deux de ses camarades résistants. Il signe cette lettre de son prénom francisé, Michel Manouchian. La vingt-quatrième condamnée, Olga Bancic, ne sera pas fusillée, mais guillotinée à la prison de Stuttgart.

En 1925, le Parti Communiste Français (PCF) crée une section qui regroupe les militants étrangers sur le sol français. Le but est de fédérer tous les militants communistes d’origine italienne, polonaise, arménienne, roumaine, soviétique…On les nomme les MOI (Main d’Œuvre Immigrée).

Au début de la seconde guerre, le PCF hésite à s’opposer aux allemands, du fait de la signature du pacte germano-soviétique. Mais en juin 1941, lorsque l’Allemagne entre en guerre contre l’Union Soviétique, le PCF crée la section des FTP (les Francs-Tireurs et Partisans) et commence les actions contre l’armée allemande.Les deux sections se coordonnent pour créer les FTP-MOI (les Francs-Tireurs et Partisans de la Main d’Œuvre Immigrée). Boris Holban prend la direction de la section « militaire » du groupe, et Cristina Boïko, celle du service de renseignements.

« Un qui tue, un qui achève, un dernier qui surveille »

Les groupes d’intervention multiplient les actions et actes terroristes, dès le printemps 1942. Ils sont organisés en triangle : « un qui tue, un qui achève, un dernier qui surveille », comme le décrit Boris Holban dans ses mémoires. Ils sont financés et protégés par le PCF (une solde, des faux papiers, des cartes d’alimentation et des planques clandestines).

En tout, on recense 229 attaques des FTP-MOI en plein Paris en 1942 et 1943, dont certaines, spectaculaires. Ils sont regroupés en quatre détachements. Au printemps 43, c’est le 2ème détachement, celui que constituent les jeunes militants juifs, le plus actif, qui est démantelé par la police française.

Devant la chute du 2ème détachement, la direction nationale du PCF demande aux FTP-MOI une intensification des frappes. Holban s’y oppose, demandant à ce que les autres militants encore actifs soient mis à l’abri pour échapper aux filatures. Il est alors destitué de ses fonctions, et remplacé par Missak Manouchian en juillet 1943.

« La chance sourit aux audacieux »

En septembre 1943, Cristina Boïko marche dans les rues de Paris. Elle remarque une voiture officielle dont descend un gradé allemand. Un triangle des FTP-MOI, mené par Marcel Rejman, est constitué pour prendre le véhicule en filature et abattre son occupant.

Le 28 septembre 1943, ils assassinent, rue Pétrarque, sans le savoir, Julius Ritter, colonel SS du III° Reich, responsable du STO (Service du Travail Obligatoire).

La chute des FTP-MOI

Les représailles allemandes sont lourdes de conséquence.  Cinquante otages du camp de prisonniers du fort de Romainville sont sélectionnés (dont quatorze membres du réseau Alliance) et exécutés le 2 octobre 1943 au Mont Valérien, à la demande d’Himmler. Les Brigades Spéciales des renseignements généraux de la Préfecture, intensifient les filatures (commencées en juillet 43).

En octobre 1943 ils arrêtent Joseph Davidovitch, l’un des dirigeants des FTP. Il aurait révélé un certain nombre d’informations qui, recoupées avec les résultats des enquêtes, auraient permis le démantèlement d’une partie de l’organisation, et notamment du groupe Manouchian.Ces soupçons, ainsi que les conditions assez suspectes de sa soi-disant « évasion », conduisent les militants, dont Boris Holban et Cristina Boïko, à décider eux-mêmes de son exécution le 28 décembre 1943. Missak Manouchian est arrêté le 16 novembre de la même année.

C’est la fin des FTP-MOI. Tous les membres du groupe Manouchian sont arrêtés et jugés dans un simulacre de procès qui décide de leur exécution le 21 février 1944. Vingt-trois d’entre eux sont fusillés.

Olga Bancic, l’une des FTP-MOI, courageuse et militante

Seule Olga Bancic, en charge de l’assemblage des bombes et des explosifs sous le pseudonyme « Pierrette » sera guillotinée en mai 44 à la prison de Stuttgart, la loi martiale allemande ne permettant pas de fusiller les femmes.

En effet, le paragraphe 103 du manuel de droit criminel allemand stipule que les femmes n’ont pas droit aux balles et « qu’elles doivent être décapitées ». Apparemment, le manuel n’interdit pas la torture. Malgré les sévices qu’elle subit par les nazis entre le procès et son exécution, elle ne parlera jamais.

Missak Manouchian

Dernier dirigeant de la section militaire des FTP-MOI, de juillet à novembre 1943, Missak Manouchian arrive en France en 1925, après avoir échappé au génocide arménien. Il a alors 19 ans. Ouvrier qualifié, il devient tourneur chez Citroën et s’engage en 1934 dans l’action politique.

Il prend la direction du journal Zangou, édité par le Comité de Secours pour l’Arménie.  Relais du syndicat de la Main-d’Œuvre Immigrée auprès des ouvriers arméniens, il rejoint les FTP-MOI en février 1943.

Missak est également poète. Dans sa lettre d’adieux à son épouse Mélinée, écrite le jour de son exécution, le 21 février 1943, il lui demande de publier ses vers. La force de cette lettre réside dans la sagesse avec laquelle il explique qu’il meurt sans haine, et souhaite la paix pour tous les peuples.

Une affiche rouge en guise de propagande

Les nazis veulent faire de ce procès, le symbole de la lutte contre la résistance. Dans les jours qui suivent l’exécution de Manouchian et de ses camarades, ils placardent dans Paris des affiches rouges montrant le portrait de certains des résistants.

Ils diffusent également une brochure titrée « L’armée du crime », qui recense les actes terroristes et les attribuent à ce qu’ils appellent, faussement, les actions du groupe Manouchian.

Les lettres des militants

Plusieurs éditeurs les publient de nombreuses fois, entre les années 50 et 90. Ces recueils sont remaniés au gré de l’histoire. Étrangement, au cours des diverses éditions, certaines lettres sont quelques fois ôtées, puis réintroduites, corrigées et en y francisant les noms des militants d’origine étrangère.

Donc plusieurs versions de la lettre de Missak à Mélinée circulent. Notamment, celle attribuée à Michel Manouchian et à l’orthographe et la grammaire rectifiées. La seule à retenir, et que je décide de lire dans ce podcast, est bien la version originale, sans correction ni retouche. Le postscriptum de son courrier parle d’une certaine Armène. Il s’agit de sa belle-sœur, la sœur de son épouse Mélinée.

Lettre d’Olga Bancic à sa fille

Olga Bancic jette à travers une fenêtre une dernière lettre, datée du 9 mai 1944, adressée à sa fille, pendant son transfert à la prison de Stuttgart. La note jointe, adressée à la Croix-Rouge française, précise :

« Chère Madame. Je vous prie de bien vouloir remettre cette lettre à ma petite fille Dolorès Jacob après la guerre. C’est le dernier désir d’une mère qui va vivre encore 12 heures. Merci. »

« Ma chère petite fille, mon cher petit amour.
Ta mère écrit la dernière lettre, ma chère petite fille, demain à 6 heures, le 10 mai, je ne serai plus. Mon amour, ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n’auras plus à souffrir. Sois fière de ta mère, mon petit amour.

J’ai toujours ton image devant moi. Je vais croire que tu verras ton père, j’ai l’espérance que lui aura un autre sort. Dis-lui que j’ai toujours pensé à lui comme à toi. Je vous aime de tout mon cœur.
Tous les deux vous m’êtes chers. Ma chère enfant, ton père est, pour toi, une mère aussi. Il t’aime beaucoup. Tu ne sentiras pas le manque de ta mère. Mon cher enfant, je finis ma lettre avec l’espérance que tu seras heureuse pour toute ta vie, avec ton père, avec tout le monde.

Je vous embrasse de tout mon cœur, beaucoup, beaucoup.
Adieu mon amour.
Ta mère. »

Texte de Louis Aragon : « Manouchian »
Repris dans la chanson L’affiche rouge de Léo Ferré

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans.
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants.
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents.
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand.
 Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan.
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant.
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps,
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir,
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

 

Missak Manouchian à Mélinée, un épisode de l’émission Correspondances, par Barbara G. Derivière, sur Radio-Chateaubriant.com

Musiques :
Calisson.
Levon Minassian (They Have Taken the One I Love).
Léo Ferré (L’Affiche Rouge / Texte de Louis Aragon)

Participer à la discussion

Plus d'épisodes du podcast

Écouter Radio-Châteaubriant Détacher le lecteur
Correspondances
Loading...