L’histoire de la patate Irlandaise

L’histoire de la patate Irlandaise, c’est le récit de ce tubercule que Guy Grandjean nous conte cette semaine dans cet épisode de son podcast Rouges-Jardins.

Au XVIII siècle, l’Europe a faim. Les famines, petites et grandes, sont courantes. La surpopulation est générale. Quand le peuple n’y succombe pas, ce sont les enfants qui restent affaiblis, carencés, et pour longtemps. Leurs propres enfants, à leur tour, en portent les stigmates. Peu à peu, une nouvelle culture s’implante, venue d’ailleurs, qui permet de calmer les ventres creux. Ce don de Dieu, dit-on, c’est la patate : cette providence vient des plateaux sud américains. Planter les tubercules est un jeu d’enfant, les réserves d’amidon très abondantes permettent toujours un bon démarrage de la plantule. Une seule crainte, le gel. Quand le temps est frais et sec, autant dire alpin, les maladies sont rares, comme dans leur biotope d’origine, les hautes terres andines.
La promesse d’une plantule : un œil de patate.

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La promesse d’une plantule : un œil de patate.

En 1800, 4,4 millions de personnes vivent en Irlande, misérablement. Une cabane, une vache, quelques cultures de navets, de céréales. Arrive la patate, qui s’adapte bien au climat irlandais, jamais très froid. Le Gulf Stream y veille. Les Irlandais sont-ils sauvés ?

Hélas, non, pas du tout. Malgré le goût qu’ont les cochons pour cette patate, une fois cuite, ce qui leur permet un élevage d’appoint, la situation reste extrêmement précaire. La contraception est inconnue, et la religion n’arrange rien. « Croissez et multipliez ! »

En 1845, 8 millions d’irlandais, 100 personnes au km2 (!) survivent grâce à une multitude de champs de pommes de terre, 1/3 des terres ; c’est le pays d’Europe le mieux pourvu. Le tubercule assure les deux tiers de la subsistance de l’île. Au début de l’été, le mildiou, un champignon microscopique, fait son entrée en scène, fracassante. Un été chaud mais humide lui fait sa promotion. Il s’installe sur les feuilles, puis sur les tubercules, il se goinfre. A l’automne, la récolte est divisée par deux. L’hiver arrive, long et rigoureux, repoussant la plantation en mai. En juillet 1846, l’Islande communique à l’ Irlande sa dépression, qui, cet été là, chahute particulièrement les baromètres.

Une chaleur immobile s’abat sur le pays, avec une forte humidité : ce climat, quasi tropical, est exceptionnel. Le mildiou exulte, il se répand comme une traînée de poudre. Il ne reste plus une pomme de terre à la fin de l’année.

La famine qui s’installe tue un million de personnes

C’est la dernière de cette ampleur en Europe. Elle fait fuir plus de deux millions d’émigrants, cette exode marque le monde entier, la famille Kennedy en fait partie. En 1901, l’Irlande compte 3,2 millions d’habitants. Après la révolution de la patate, qui sauva l’Europe entière, à part l’Irlande, vint la révolution du charbon. Il sauva la forêt, qui seule apportait l’énergie, ce qu’on appelle aujourd’hui la biomasse. Au prix d’innombrables morts prématurées, la conquête de cette énergie fit tache d’huile.

L’extraction en est dangereuse. L’inévitable poussière, multipliée par la mécanisation tapisse la peau des travailleurs, mais aussi leurs alvéoles pulmonaires. Cette énergie devint aussi nécessaire à l’agriculture qu’à l’industrialisation, et le chauffage domestique. Car elle permit la fabrication d’engrais, dont la production en masse fut à l’origine de la révolution verte. On put oublier un peu la patate, se consacrer aux céréales , exclusivement dans certains régions propices. Après l’ère du charbon vint la découverte de l’or noir, puis du gaz. Fantastiques découvertes d’énergie facile d’extraction, et surtout aisément transportable. Sans cette énergie, nous ne pourrions vivre si nombreux. Tout se passe comme ci, après les premiers chocs pétroliers des années 1980, nous avions commencé à siphonner les dernières gouttes de pétrole facile.
Sources Jean-Marc Jancovici.

La vie à crédit n’a été qu’une vaine et ultime tentative à repousser l’échéance, les funestes conséquences de l’arrêt de cette manne qui nous file entre les doigts. Implaquablement. Ce qui s’est passé en Irlande pour la patate, c’est ce qui se passe aujourd’hui dans le monde entier, pour l’énergie. Mais l’exode est impossible. L’énergie facile a permis un incroyable développement de nos sociétés, sans que nous ayons maitrisé la démographie. Nous vivons maintenant la hausse du prix des patates, et le réveil, qui arrête le rêve, est cruel.
La corvée de patates

La corvée de patates

Bien sûr, les rapports entre l’Irlande et la Couronne avaient aggravé cette situation abominable. Les armoiries de Drogheba, une ville Irlandaise côtière nous le rappellent : il y figure l’étoile et le croissant ottoman. Le remerciement des habitants de Drogheba au Sultan Abdülmecid.

Car Abdülmecid, sultan Ottoman de ces années là, avait fait envoyer trois navires chargés de vivre et de livres (10 000 £) Ces renforts furent bloqués à Drogheba par la flotte britannique, sur ordre de la Reine Victoria. Elle-même n’avait proposé que 2000 £ (!), et du maïs. Or à cette époque, où un racisme au minimum « light » était quasi généralisé, le maïs était considéré comme la nourriture de base des « nègres ». Le sentiment populaire refusait cette nourriture, considérée comme « mélanogène », colorant la peau, croyance absurde de l ‘époque. Car tout le monde pouvait voir ou savoir qu’il était déjà consommé en quantité, et depuis longtemps par les Italiens en particulier.

L’histoire de la patate Irlandaise et les autres épisodes du podcast de Guy Granjean, à retrouver chaque semaine sur Radio-Châteaubriant.

Musique originale du générique composée par David Tuil.

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