Jean-Paul Sartre à Simone de Beauvoir

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Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir… Leur couple fut mythique, au moins de leur temps. Un amour libre et non conforme, mais qui se révéla, à titre posthume, proche des “liaisons dangereuses”. Il restera la profonde admiration intellectuelle qu’ils eurent l’un pour l’autre, et une relation amoureusement et sexuellement décevante, à la limite du sadisme et de la nausée.

Jean-Paul Sartre et l’existentialisme

Écrivain prolifique, né le 21 juin 1905, fondateur et directeur de la revue Les Temps modernes (1945), il est connu aussi bien pour son œuvre philosophique et littéraire qu’en raison de ses engagements politiques, d’abord en liaison avec le Parti communiste, puis avec des courants gauchistes, au sens léniniste du terme, plus particulièrement maoïstes, dans les années 1970.

Intransigeant et fidèle à ses idées, il a toujours rejeté tant les honneurs que toute forme de censure ; il a notamment refusé le prix Nobel de littérature en 1964. Amorcé au XIXe siècle par Søren Kierkegaard, l’existentialisme est un courant de pensée au sujet de l’existence humaine et de la façon dont nous nous positionnons dans le monde.  Quelques philosophes et auteurs existentialistes du XXe siècle sont Albert Camus, Simone de Beauvoir, Gabriel Marcel, Karl Jaspers, Martin Heidegger, Nicolas Berdyaev et Martin Buber.

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Simone de Beauvoir, une histoire de Femmes

Philosophe, romancière, mémorialiste et essayiste française, est née en 1908. En 1954, après plusieurs romans dont L’Invitée (1943) et Le Sang des autres (1945), elle obtient le prix Goncourt pour Les Mandarins et devient l’un des auteurs les plus lus dans le monde.

Souvent considérée comme une théoricienne importante du féminisme, notamment grâce à son livre Le Deuxième Sexe publié en 1949, Simone de Beauvoir a participé au mouvement de libération des femmes dans les années 1970.

En 1971, Beauvoir rédige le Manifeste des 343, appel de femmes déclarant avoir avorté et réclamant le droit à l’avortement libre et gratuit. Elle-même signe ce manifeste, parmi d’autres personnalités telles que Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Jeanne Moreau et Françoise Sagan. Avec Gisèle Halimi, elle cofonde un mouvement féministe qui lutte pour la dépénalisation de l’avortement.

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Simone et Hélène, deux sœurs féministes et engagées

Simone partage son militantisme avec sa sœur Hélène. Les sœurs Beauvoir ont en effet mené des actions féministes tout au long de leurs vies. Par des tableaux et gravures, Hélène a mis en scène la vie, souvent dure, des femmes à travers les pays où elle a vécu: paysannes au Portugal pendant la Seconde Guerre mondiale, ouvrières saisonnières italiennes des rizières. Les femmes sont dans l’eau jusqu’aux genoux, pieds nus et le dos plié durant des journées entières sous le soleil et les insectes, avec des horaires chargés et des salaires de misère.

Hélène apportera avec sa sœur son soutien aux actions du Planning familial, dès les années 1960, et réalisera une trentaine de tableaux sur Mai 68. Avec sa sœur, elle signera le Manifeste des 343 déclarant avoir eu un avortement, s’engagera en Alsace aux côtés des femmes victimes de violence et sera présidente de l’association SOS Femmes Alsace. Après deux années de présidence, elle démissionne, mais continue son œuvre militante dénonçant l’oppression des femmes dans ses tableaux: “Un homme livre une femme aux bêtes”, “Les femmes souffrent, les hommes jugent”, “La chasse aux sorcières est toujours ouverte”.

Le Deuxième Sexe, “une insulte au mâle”

jean-paul-sartre-a-simone-de-beauvoirOn ne naît pas femme, on le devient”. L’auteure du Deuxième Sexe, le fait de vivre précède les caractéristiques de l’être, l’existence précède l’essence. La féminité ne serait, selon elle, que le produit de l’éducation. Paru en 1949, le livre est un véritable ras-de-marée et bouleverse l’ordre établi de la classe masculine, alors dominante. Le retentissement de l’œuvre est immense. Il se vend à 22000 exemplaires en une semaine seulement. Ses thèses sur la maternité choquent, de même que l’affirmation que les femmes ont le droit de disposer de leur corps par l’avortement.

Pour Camus, le livre est “une insulte au mâle latin”. Et pour Mauriac, Le Deuxième Sexe “atteint les limites de l’abject”. Le Vatican met le livre à l’index. Tout est dit. La penseuse sulfureuse n’hésite pas à choquer pour bousculer les codes établis. Aussitôt traduit aux États-Unis, il inspire les militantes de la Woman’s Lib. Et on attendra les années 70, pour que le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) soit créé.

Précurseure d’un mouvement féministe perçu comme une révolution nécessaire, elle affirme que l’émancipation de la femme passe par son autonomie économique. La liberté féminine devient une affaire socio-économique, qui n’a rien perdu de son actualité.

Rencontre avec le Castor

Quand ils se rencontrent, dans les couloirs de la Sorbonne à la fin des années 20, il s’amuse de son nom. “Simone de Beauvoir ? Très amusant, vous me faites penser à un “beaver”. Je vous appellerai Castor”.

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à Beijing – 1955

Sartre et Beauvoir, l’amour nécessaire et non idéal

Résolument polygame, Sartre juge que leur amour « nécessaire » ne doit pas s’interdire des amours « contingentes » ou secondaires – des deux côtés. Une seule condi­tion : ne jamais se mentir et ne rien se dissimuler.

Sartre et de Beauvoir affichent alors une union libre, qu’ils vivent en public, chose non admise dans la société. Les jeunes intellectuels découvrent une nouvelle formule, celle d’un couple qui s’aime « sans institution, sans mariage, dans une liberté mutuelle et dans le souci de translucidité ».

À titre posthume, la publication de leurs correspondances révèle que la relation en apparence idéale ne l’était en réalité pas. Sartre, c’est certain, avait un besoin intarissable de femmes. « La grande affaire pour moi fut d’aimer et d’être aimé » , écrit-il le 28 février 1940 dans son carnet.

Beauvoir était à la fois sensible et intellectuelle, un composé de qualités réputées, à l’époque, féminines et masculines. Sartre fut le premier homme avec qui elle fit l’amour : aucun autre auparavant n’avait même embrassé la « jeune fille rangée ». Si elle céda à Sartre, c’est parce qu’elle se sentait intellectuellement subjuguée. Elle décrira plus tard à Nelson Algren, son amant transatlantique, la nature de cette relation. Un amour « qui se rapprocherait plutôt d’une fraternité absolue. Sexuellement, ce ne fut pas une parfaite réussite, essentiellement à cause de lui, il n’est pas passionné par la sexualité ». L’auteur de La Nausée, déclare quant à lui, qu’il se considère plus comme “un masturbateur de femmes qu’un coïteur”.

L’image du couple mythique s’effondre : de l’amour à la nausée

Les publications post mortem, La Cérémonie des Adieux (Beauvoir) et Lettres au Castor (Sartre), multiplient les révélations sur leurs jeux amoureux pervers, à la limite du sadisme. Celles qui en firent les frais sont Olga et Wanda (les sœurs Zazoulich dans les Lettres au Castor).

Olga, immigrée russe mystérieuse et capricieuse, était censée leur apporter la démesure. Elle n’y manqua pas. Engagée dans une relation amoureuse avec Beauvoir, Olga résista aux avances de Sartre. Lui, brûlé de passion pour elle pendant deux ans, devient « maigre comme un coucou » et presque fou sans parvenir à ses fins. Beauvoir, à son tour, manque de mourir de jalousie : elle attrape une pneumonie.

Les trios amoureux

C’est finalement Wanda, la sœur cadette d’Olga, qui devient la maîtresse de Sartre. Mais entre-temps le couple fait une nouvelle tentative de trio avec Bianca Bienenfeld, elle aussi ancienne élève de Beauvoir et qui elle aussi vit une histoire d’amour avec celle-ci. Même si elle semble tenir davantage à Beauvoir, elle cède à Sartre. Mais sa conception du trio ne correspond pas à celui de Beauvoir.

En organisant le partage égal des jours de permission, Beauvoir lui fait comprendre que son passé commun avec Sartre lui donne des droits supérieurs. Et pour finir, elle dégoûte Sartre de sa jeune maîtresse si bien que, peu après avoir reçu des missives pleines de promesses, Bianca est congédiée par une lettre de rupture brutale.

De fait, l’image du couple mythique, modèle de leur génération et des deux suivantes, s’écroule !

Jean-Paul Sartre à Simone de Beauvoir, le cinquième épisode du podcast hebdomadaire de Barbara G. Derivière, Correspondances, sur radio-chateaubriant.com

Musiques : Calisson et Some Of These Days – Norbert Susemihl’s Night On Frenchmen Street.

Extrait de l’interview de Wilfrid Lemoyne sur Radio-Canada (1959) : Simone de Beauvoir, à propos de l’amour, la jalousie, les femmes et le mariage.

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