François Truffaut à Helen Scott

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François Truffaut à Helen Scott, une correspondance entre l’un des plus emblématiques réalisateurs de la Nouvelle Vague et son amie attachée de presse américaine, avec laquelle il contribue à faire connaitre Alfred Hitchcock aux États-Unis. Ce qui me touche chez Truffaut, c’est sa vision du monde et de la vie, qui rend son cinéma si singulier.

François Truffaut est né le 6 février 1932, à Paris, de père inconnu. Sa mère, Janine de Montferrand, secrétaire-dactylo à l’Illustration, doit accoucher en secret. Trois ans plus tard, Roland Truffaut, architecte-dessinateur, épouse Janine et donne son nom à l’enfant. D’abord élevé par ses grands-parents, François se retrouve à dix ans à Paris, auprès d’une mère qui préfèrerait qu’il soit ailleurs, et un père adoptif absent.

L’enfance difficile

François Truffaut n’est bien ni chez lui ni à l’école.  Il trouve un complice de ses premiers « 400 coups » dans le Paris sous occupation. Son voisin de classe, Robert Lachenay a un an de plus que lui et habite un grand appartement à trois pâtés de maisons de chez lui. Ensemble ils feront l’école buissonnière, après que le petit Truffaut ait déclaré à son instituteur que sa mère était morte, pour justifier ses absences.

« Ce n’est pas parce qu’on a eu une enfance difficile qu’il faut la faire payer à tout le monde. »

La découverte du livret de famille au début de l’année 1944, un de ces jours d’absence de ses parents, lui apprend qu’il n’est pas le fils biologique de Roland Truffaut. Il ne découvre l’identité de son père biologique qu’en 1968. Fugueur, il se précipite sans payer dans les salles de cinéma de Pigalle ou de la Nouvelle Athènes avec son ami Robert dès qu’il le peut.

La passion du cinéma

Les livres, et notamment Balzac lui tiennent également compagnie le soir, dans le recoin du couloir où ses parents ne lui ont installé qu’un coin pour dormir. Renvoyé de l’école, il intègre un établissement privé où il restera jusqu’au certificat d’étude et arrête sa scolarité.

Il enchaîne les petits boulots. Sa passion du cinéma l’amène à créer avec son ami Lachenay un cinéclub. Empruntant les films sans gagner suffisamment à chaque séance pour les rembourser, il compromet régulièrement son père et accumule les dettes.

« Le cinéma est plus important que la vie. Y’a pas d’embouteillage dans un film. »

La mauvaise idée de vol d’une machine à écrire pour rembourser ses dettes le conduit au poste. À la demande de son père, il est envoyé dans le Centre d’observation des mineurs délinquants. L’adolescence difficile se poursuit. Les années suivantes, entre rébellion et crises existentielles, François Truffaut vit la prison, les tentatives de suicide et les séjours en cliniques psychiatriques.

Sa rencontre avec André Bazin, critique et co fondateur des Cahiers du Cinéma, change sa vie radicalement. Souvent en opposition de par leurs visions différentes du cinéma, Truffaut et Bazin se disputent régulièrement mais forgent ensemble l’esprit critique du futur cinéaste.

La Nouvelle Vague

Après une expérience courte dans l’armée, et plusieurs petits boulots, il écrit ses premières critiques de films pour la revue Cités. L’aspirant critique revoit plusieurs fois les films, les analyse, scrute les moindres détails. Il compte les plans, regarde une image sans le son, puis écoute le son sans l’image.

C’est grâce à André Bazin, devenu un père spirituel pour lui, que Truffaut se ressaisit et entame une réelle carrière de journaliste cinématographique. Ses critiques paraissent dans les Cahiers du Cinéma, où il est embauché comme rédacteur en 1953. Sa passion du cinéma et sa culture cinématographique paient enfin.

Au sein de la revue, François Truffaut forme avec les autres rédacteurs, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Jacques Demy, Éric Rohmer, Jean-Luc Godard, la jeune garde autour d’un André Bazin habitué à plus d’aménité et dépassé. François Truffaut y défend le cinéma d’auteur contre le cinéma de consommation avec une grande intransigeance. Dans les vingt mètres carrés du 146 avenue des Champs-Élysées, l’ambiance est très libre mais avec le temps, François Truffaut régente de plus en plus le travail de ses collègues.

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François Truffaut sur le tournage de son dixième long-métrage, Domicile conjugal sorti en 1970. © Les Films du Carrosse

En 1954, il réalise son premier court métrage. Il réalise en tout 26 films : trois courts-métrages (Une visite, Les Mistons, Une histoire d’eau), cinq films de la série autobiographique Antoine Doinel (Les Quatre Cents Coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal, L’Amour en fuite), trois films inspirés par Henri-Pierre Roché (Jules et Jim, Les Deux Anglaises et le Continent, L’Homme qui aimait les femmes).

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Affiches des longs métrages de François Truffaut

Les adaptations littéraires

Il réalisera également six adaptations de romans noirs ou de science-fiction (Tirez sur le pianiste, Fahrenheit 451, La Mariée était en noir, La Sirène du Mississipi, Une belle fille comme moi, Vivement dimanche !), trois adaptations d’œuvres littéraires singulières (L’Enfant sauvage, L’Histoire d’Adèle H. et La Chambre verte), deux films inspirés par les crimes passionnels de la rubrique des faits divers (La Peau douce et La Femme d’à côté), trois scénarios originaux (La Nuit américaine, L’Argent de poche et Le Dernier métro).

François Truffaut, précurseur des interviews enregistrées de cinéastes

En 1955, François Truffaut réalise ses premières interviews d’Alfred Hitchcock, qui sont parmi les premiers entretiens enregistrés de cinéastes amenés à s’exprimer longuement autrement qu’à travers leurs films.

Ce travail se poursuivra en collaboration avec Helen Scott en 1962, méconnue du grand public, et à laquelle Serge Toubiana (journaliste, critique et biographe de François Truffaut entre autres) consacre une biographie.

“Lors des fameux entretiens entre Truffaut et Hitchcock en août 1962, elle avait accompagné le réalisateur français et lui servait d’interprète. À l’époque Helen Scott travaillait comme attachée de presse du French Film Office. Cette semaine passée aux côté de Truffaut et d’Hitchcock l’avait subjuguée. Ce fut pour elle une expérience à la fois passionnante et enrichissante”. Serge Toubiana interviewé par Florence Arié

Leur collaboration les mènera à publier le livre des interviews d’Alfred Hitchock, qui fera connaître le réalisateur britannique aux Etats-Unis.

Des intellectuels censurés en 1960

En 1960, en pleine guerre d’Algérie, François Truffaut signe la Déclaration sur les droits à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, autrement appelé le Manifeste des 121. L’Organisation de l’Armée Secrète plastique le domicile des parents de Françoise Sagan en guise de représailles. Et dans sa lettre à Helen Scott, Truffaut raconte la censure dont sont victimes les intellectuels signataires du manifeste. Interdiction de passage en radio et à la télévision. “Drôle de climat” conclut-il.

L’homme qui aimait les femmes

François Truffaut se marie le 29 octobre 1957 avec Madeleine Morgenstern. Son père est propriétaire de la société de distribution cinématographique Cocinor. Il l’a rencontrée treize mois plus tôt à la Mostra de Venise. Ils ont deux filles, Laura, qui enseignera le français à Berkeley, et Éva, qui deviendra actrice. Avec les fonds de son beau-père, il se lance dans la réalisation et fonde une société de production, Les Films du Carrosse, ainsi nommée en hommage à Jean Renoir et son film Le Carrosse d’or.

« Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

François Truffaut, l’infatigable amoureux. Le réalisateur a plus d’une fois succombé au charme de ses actrices. Parmi elles, Claude Jade et Catherine Deneuve, mais surtout Fanny Ardant, dont il eut une fille, Joséphine.

La relation aux femmes est le sujet central de la plupart des films de Truffaut. Sept d’entre eux brossent le portrait d’une femme dont la victime est un héros emprisonné dans une relation pathologique. L’héroïne est folle d’amour, jusqu’au meurtre, dans La Peau douce, La Mariée était en noir et La Femme d’à côté. Dans La Sirène du Mississipi, c’est le héros qui est conduit par sa sirène fatale au crime passionnel. Dans L’Histoire d’Adèle H., l’érotomanie de l’héroïne se retourne contre elle-même. Seule la grande amoureuse jouée par Fanny Ardant dans Vivement dimanche ! manipule le héros pour son salut.

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Sur le tournage de Domicile conjugal – 1970 / Jean-Pierre Leaud et François Truffaut © Les Films du Carrosse

“Je haïssais maman en silence”

Le caractère autobiographique des film de Truffaut puise son origine dans l’enfance. Le cinéma aura été son exutoire absolu, notamment au travers du personnage d’Antoine Doinel, interprété par Jean-Pierre Léaud. Il le mettra cinq fois en scène, depuis Les 400 coups jusqu’à L’amour en fuite. L’amour qu’il n’a pas reçu de sa mère, il le recherchera dans ses relations amoureuses, jusqu’à l’obsession.

François Truffaut dit que ces films sont à vingt pour cent autobiographiques. Pour le reste, à vingt pour cent pris dans les journaux, à vingt pour cent pris dans la vie des gens et à vingt pour cent de fiction pure.

François Truffaut à Helen Scott, le treizième épisode de l’émission Correspondances, par Barbara G. Derivière, sur Radio-Chateaubriant.com

 

Musiques : Calisson et Jean Constantin (Les 400 coups). Jeanne Moreau (tournage de Jules et Jim). Levi Ryu (L’histoire d’Adèle H). Georges Delerue (Tirez sur le pianiste et La nuit Américaine).

Photo / © Les Films du Carrosse/Valoria Films Photo Pierre Zucca/Collection Christophel/AFP.

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